Un matin ordinaire à Port-au-Prince. Dans un marché de la capitale, une marchande, assise sur un vieux tabouret, contemple les rues désertes. Les clients se font rares, la peur s’est installée. Un passant s’arrête et lui demande si elle n’a pas peur des violences qui frappent la ville. Elle hausse les épaules et répond :
— Ce n’est pas mon quartier qui est touché… Pour l’instant.
Cette réponse, anodine en apparence, reflète un problème bien plus profond : l’indifférence face au chaos qui engloutit progressivement le pays. Mais quand tout sera réduit en cendres, quand plus aucun quartier ne sera épargné, qui osera encore dire : ce n’est pas mon problème ?
C’est cette question que Came Stefada POULARD, journaliste et présentatrice respectée, a posée lors de son passage à l’émission La Vie dans la Cité, animée par Djina Guillet DELATOUR. Femme de conviction, modèle pour de nombreux jeunes Haïtiens, patriote dans l’âme, elle a vu son pays basculer. Elle a grandi en croyant à un Haïti debout, fort de son histoire et de son peuple. Aujourd’hui, elle observe avec tristesse un pays où l’indifférence est devenue une armure et où chacun espère que l’orage passera sans jamais lever les yeux vers le ciel.
Le désordre qui ronge Haïti ne s’est pas installé en un jour. C’est une mosaïque de mauvaises décisions politiques, d’abandons successifs, d’espoirs trahis. Ce n’est pas la première fois que la nation vacille, mais cette fois, la chute semble plus brutale.
La journaliste pointe du doigt une réalité amère : l’indifférence. « Ce n’est pas mon quartier qui a été pris, c’est celui des autres. Tant que Delmas n’a pas été touché, ce n’est qu’un quartier pris en otage, rien de plus », reprend-elle avec douleur. Ce réflexe de protection, cette distance que l’on met entre soi et la souffrance collective, c’est ce qui permet au chaos de s’installer sans résistance.
Mais l’indifférence a un prix. Et ce prix, c’est Haïti tout entier qui le paie.
Elle refuse de croire que l’histoire d’Haïti s’arrêtera sur cette note de résignation. Les Haïtiens sont forts, elle le sait. Ils ont vaincu l’esclavage, défié les empires, bâti une nation contre vents et marées. Mais aujourd’hui, leur force semble brisée par la lassitude et la peur.
Elle se désole de ces phrases anodines qui alimentent le marasme : « Ce n’est pas grave. On finira bien par s’habituer. » Cette habitude du pire, cette capacité à coexister avec l’insoutenable, c’est ce qui l’inquiète le plus.
Alors elle insiste : il faut résister.
Dans un soupir, elle invoque une fable haïtienne bien connue : « Kiyès ki pral mete klòch la nan kou chat la ? Kiyès ? » Une question simple, presque enfantine, qui pourtant résume tout. Tout le monde reconnaît le danger, tout le monde sait ce qui doit être fait, mais qui osera ? Qui prendra ce risque pour les autres ?
La réponse, elle la connaît. Ce ne sera pas un homme providentiel. Ce ne sera pas une seule voix qui brisera le silence. Ce sera un élan collectif, un réveil douloureux mais nécessaire. Elle ne veut pas croire que son pays est perdu. Elle sait que la flamme de la révolte couve encore sous la cendre. Elle sait que les Haïtiens sont plus que cette résignation apparente. Alors elle rappelle à tous l’héritage de Dessalines, de Pétion, de Toussaint Louverture. Elle rappelle que ce peuple est né dans la douleur mais qu’il s’est relevé, encore et encore.
« Nous sommes forts quand nous unissons nos forces. Nous sommes invincibles lorsque nous nous souvenons de qui nous sommes. »
Son regard se perd un instant. Puis elle conclut, avec cette gravité qui marque ceux qui aiment profondément leur pays : « Haïti ne tombera pas tant que ses fils et ses filles refuseront de la voir mourir. »
Et elle espère, encore.
Anaïca FLEURISSAINT